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Les escales marquisiennes de Titouan Lamazou

de 1977 à 2017, quarante ans d’escales aux Marquises...

 

Titouan Lamazou : Éric Tabarly et voyageurs du passé

          C’est la cervelle pétrie de lectures romanesques que j’abordais pour la première fois de mon existence les îles du Pacifique. C’était en 1977, il y a quarante ans. Tout comme Jack London et Herman Melville avant lui, j’arrivais aux Marquises, dans la baie de Taiohae à Nuku Hiva, à l’issue d’une longue traversée depuis la Californie. J’appartenais alors à l’équipage du capitaine le plus prestigieux de ce temps, Éric Tabarly.

Dès notre arrivée, l’ambiance devait nous évoquer l’époque pas si lointaine où Gauguin dénonçait à coups de missives désespérées les multiples abus de pouvoir des autorités de l’île. Avec quelques-uns de mes coéquipiers, nous fûmes tout de suite arrêtés par le gendarme… car nous avions pris une douche nus au tuyau du quai. Il nous conduisit sans tarder devant le juge itinérant de passage à Nuku Hiva : « Voilà deux cents ans qu’on leur répète de s’habiller et vous vous mettez à poil sur le quai aussitôt arrivés ! Comment voulez-vous qu’on gère ? »

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Comme Victor Segalen en avait fait l’expérience soixante dix ans plus tôt, c’est le prisonnier de l’île, chargé des chevaux, qui nous promena joyeusement sur les plages… Les Marquisiens manifestaient le même merveilleux sens de l’hospitalité que la tribu des Taïpi avait réservé à Melville. D’île en île, l’on savait qu’un équipage de onze hommes sillonnait l’archipel et disputait volontiers des matchs de foot : on nous attendait immanquablement avec un ballon. Comme nous nous faisions à chaque fois battre à plate couture, nous étions fêtés après la rencontre par des chants, danses et ripailles. Les Marquisiens ne semblaient pas du tout rancuniers à l’égard de toutes les exactions européennes des siècles passés. Ils étaient tout à fait ressemblants !

Marquises : MOTU HAKA

          J’ignorais alors qu’en cette année 1977, était fondée Motu Haka, la Fédération culturelle et environnementale des Marquises, qui marquait le réveil identitaire de l’archipel après deux cents ans de négation coloniale de sa culture et de son Histoire. Les églises de tous bords, la catholique au premier chef, s’étaient employées pendant deux siècles à faire disparaître la culture océanienne, interdisant tatouages, danses et chants traditionnels, détruisant sites et objets de cultes ancestraux. Paradoxalement, ce fût Mgr Le Cleac’h, alors évêque des Marquises, féru de langue marquisienne, qui en encouragea le renouveau, apportant un indispensable soutien aux fondateurs de Motu Haka dès sa création et défendant farouchement de tout son prestige sacerdotal l’action de l’association auprès de pouvoirs publics centraux plutôt rétifs. Ce n’est que quarante ans après mon premier séjour aux Marquises, que je prenais toute la mesure de cet événement.

          En 2017, j’eu la joie d’être accueilli aux Marquises par Pascal Erhel Hatuuku. Je l’avais déjà croisé jeune homme, en 2002, à Ua Pou où j’étais revenu en quête de portraits féminins à réaliser pour mon projet Femmes du Monde. Cette fois, j’avais pour dessein un nouvel ouvrage : L’Errance et le Divers, non plus consacré aux femmes uniquement mais à l’humanité en général et à la biodiversité à laquelle elle appartient. Depuis notre première rencontre, l’ami Pascal avait pris un peu de volume, mais aussi un poids certain dans la vie associative et militante de l’archipel : entre autres activités, il dirige aujourd’hui Motu Haka, désormais incontournable. Il me présenta à ses compagnons de la mémoire, notamment Georges Teikiehuupoko, dit « Toti » et Benjamin Teikitutoua, dit « Ben ». Avec Étienne Hokaupoko, ce sont les pionniers de ce réveil historique dont l’une des manifestions les plus spectaculaires a lieu tous les quatre ans depuis 1986 : le Matavaa, le Festival des arts des îles Marquises.

titouan lamazou baie anaho

Culture & Nature aux Marquises   

          Mon ami Pascal m’éclaira aussi sur les travaux menés par la Fédération culturelle ces dernières années dans la perspective de l’inscription de l’archipel au Patrimoine mondial de l’Unesco et de la création d’une aire marine protégée. Le projet Palimma (programme de coconstruction des enjeux de protection et de gestion relatifs au « Patrimoine culturel » liés au Littoral et à la Mer aux Marquises) réunit des chercheurs de l’Agence pour la biodiversité, de l’Institut pour la recherche et le développement (IRD) et du Muséum national d’histoire naturelle. Je retins en particulier l’enquête que ce groupe de savants mena auprès de la population des anciens pour recouvrer la toponymie originelle des littoraux du Fenua Enata : la Terre des Hommes.

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L’archipel doit son nom européen à Àlvaro de Mendaña, premier navigateur occidental à apercevoir ces rivages, en 1595, qu’il rebaptisa en hommage au sponsor de l’expédition, le marquis de Mendoza. Ainsi en fut-il des noms de lieux immémoriaux au cours des siècles de colonisation qui s’ensuivirent. La baie d’Hanavavae à Fatu Hiva prit tour à tour les noms de baie des Verges, puis baie des Vierges. D’autres criques furent affublées des noms de Cook, Bougainville ou autres Wallis… Chaque nom raconte son histoire, jalonne la mémoire. Mémoire et histoire du Fenua, comme celles de tous les archipels d’Océanie, ont pour grande partie frôlé l’oubli.

On dit qu’en langue océanienne, il n’existe ni passé ni futur : qu’une succession de moments présents. Le passé y est pourtant bien conceptualisé, mais il apparaîtrait au-devant de nous. Nous ferions face au passé quand l’avenir se situerait derrière nous, dans notre dos, intangible. La vivification de la mémoire d’un peuple, telle qu’accomplie notamment par Motu Haka, est primordiale : au-devant des Marquisiens d’aujourd’hui, sont mis au jour les points de repère d’un passé sans lesquels le sens de l’existence à venir serait perdu.

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Biodiversité marine des îles Marquises

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          Avec Pascal, j’ai visité les îles Marquises en terrien. J’en ai appris un peu plus de ce lien, si profondément inscrit dans le paysage et les mémoires, entre écosystème des îles et culture ancestrale des îliens. L’année suivante, en 2018, j’ai affrété un petit catamaran pour aborder l’archipel vu de la mer. Et même sous la mer. Mes travaux de peinture sous-marine sont anecdotiques.  Mais je les envisage comme des traces, un témoignage de l’infinie biodiversité marine des Marquises.

Cette richesse suscite aujourd’hui la tentation anachronique et vivace de profits à court terme au bénéfice d’un petit nombre de promoteurs. Cela au détriment du vivant, comme toujours, et en particulier des êtres humains. Certains présentent la catastrophe, à en juger par la grande perplexité des pêcheurs insulaires devant des projets de développement économique d’initiative extérieure qui viseraient leurs zones de pêche.

          Les Marquises ont jusqu’à présent bénéficié de leur isolement géographique et ont été relativement épargnées par le fameux « développement » préconisé par les amateurs de profit. Élue d’Hatiheu, sur la côte nord de Nuku Hiva, la douce Yvonne Katupa  bataille depuis des décennies pour préserver le patrimoine de ses ancêtres. Par la simple autorité de sa respectable présence, elle est parvenue à contrarier le chantier d’une route vers la baie d’Anaho, accessible seulement à cheval ou par bateau. La baie offre aujourd’hui cette virginité semblable à l’Éden qui accueillit Stevenson à la fin du xixe siècle. La rumeur raconte qu’au bout de l’hypothétique route se projetterait l’implantation d’un splendide complexe hôtelier de trois cents chambres… « Nous ne sommes pas prêts pour ce genre de choses, dit Yvonne avec son bon sourire, il faut aller doucement, essayer de voir un peu plus loin. Il faut prendre le temps de réfléchir encore… »

C’est l’avis aussi d’au moins quelques représentants de la génération suivante, incarnée par la voix du chanteur Poiti, du groupe Takanini, chez qui je fis escale le temps d’un portrait : « Arrêtons de nous adapter à l’être humain. Quand est-ce qu’on va s’adapter à la terre ? Avec le savoir-faire de nos ancêtres que nous avons fièrement l’habitude de revendiquer à l’extérieur, on peut se focaliser sur ce dont la terre a besoin… Et quand je parle de terre j’inclus aussi l’océan. » Son dernier tube s’intitule Te moana, « pour l’océan ». Il évoque le regard d’un marin pendant sa traversée, observant l’océan, l’immensité, les oiseaux, les poissons, le vent, le soleil… Des paroles dont la simple évidence a touché mon âme de voyageur.

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Par Titouan Lamazou